Trip à trois
Par Paul Rollin
le grand brûlé de La librairie de Verdun
C’était déjà la nuit, arrivée trop tôt avec son joug sévère de contraintes. Couché près de ma blonde, comme un bon gars, j’avais autre chose en tête que de dormir. Elle ne se doutait de rien, mais je pensais à une autre. Juste l’envie de me lever pour aller la rejoindre, lui souffler des mots d’amour ou de haine, la ligne est si mince après tout. Je tournais en rond dans le lit, plein de bougeotte, d’impatiences, incapable de m’empêcher de déranger l’autre, juste parce que moi j’en avais envie. Égoïste engagé. Après un moment, elle m’a demandé ce que j’avais, je n’ai pas eu le choix d’assumer mon infidélité.
- «J’suis plus capable, je vais devenir fou. J’ai trop d’idées dans la tête, il faut que j’aille écrire.»
- «Mais pourquoi tu n’y vas pas?»
C’était là, la question à laquelle je connaissais trop bien la réponse. Ce fameux « je travaille demain ». Je sais ce que l’on dit, que ça ne devrait pas m’arrêter, que je devrais écrire quand j’en ai envie, si c’est vraiment ce que je veux faire. Je sais aussi que si je me lève pour écrire, je ne me recoucherai pas. Et je suis rarement un cadeau sur mes lendemains de nuits blanches, alors j’essaie d’éviter, spécialement au travail. Je me suis quand même levé pour aller prendre une bouteille d’eau. Ma blonde me dit, la voix endormie, de lui en ramener une. Je me dirige vers la cuisine, et quand j’ouvre le frigo, une scène me revient en tête. L’une de celles que je voulais écrire. Ça a été plus fort que moi, il devait se passer quelque chose. J’ai empoigné le ketchup et je me suis fait des marques dans le visage. Quitte à ne pas pouvoir l’écrire, que je puisse au moins le vivre, le ressentir, pour mieux en témoigner. Je commence à faire une danse absurde, en plein milieu de la cuisine. Je deviens un Africain, guerrier qui part en guerre pour défendre sa tribu et qui se badigeonne de sang de biche pour la chance. J’entends ma blonde qui me demande ce que je fais. Je retourne à la chambre, le pas lourd, encore sous l’influence de mon personnage. Il fait noir, je m’approche d’elle et avant de lui donner sa bouteille, l’embrasse avec passion. Elle se met à hurler, à me crier d’ouvrir la lumière, que je saigne du visage. Parfois je ne comprends pas comment je fais pour être aussi déconnecté. J’avais complètement oublié les marques sur mon visage. Lorsqu’elle comprend que c’est du ketchup, elle pète les plombs. Parce qu’il faut spécifier que la femme dans mon lit a une sainte horreur de tous les condiments possibles, mais plus particulièrement du ketchup. Elle me balance tous les noms imaginables, pleure de rage, crie de tristesse que j’ais voulu lui jouer un tour aussi stupide. Après m’être confondu en excuses, je lui explique l’histoire de mes personnages, de ma folie qui perd le nord à l’occasion. Elle finit à mon grand bonheur par en rire et même à trouver cette démence pleine de charme. Love, love, love. Pour ma finale à cette nuit, je trouve pourtant encore moyen de la surprendre en me mettant à crier à mon tour. J’ai eu un grand plaisir à jouer ce qui se passait dans ma tête, je n’avais juste pas calculé la réaction qu’aurait l’acidité du ketchup sur ma peau. C’est comme si le feu m’avait pris aux joues. Je suis allé m’asperger d’eau, comme un con. Mon visage garde encore la mémoire de cette nuit, où j’aurais peut-être dû écrire finalement.
Dernières nouvelles
Bande annonce pour le roman Sous surveillance de Chrystine Brouillet
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Sous surveillance
Chrystine Brouillet
Collection Adulte
Série Maud Graham
Format souple
336 pages
29,95 $
