Des matins comme ça
Par Paul RollinBrossant un coin de la librairie de Verdun
Même si les matins ont leur charme, avec le soleil qui nous harcèle de sa bonne humeur et les oiseaux qui gazouillent comme pour nous rappeler qu’il faut bosser de bonne heure si on veut un nid, ils n’ont rien de particulièrement facile.
J’ai parfois l’impression que je suis le seul à me lever du mauvais pied et que les minutes, pour en rajouter, se font sournoisement passer pour des heures. C’est que j’ai eu la brillante idée, un jour, de déménager à Laval, ville tiède par excellence où tout semble aller pour le mieux, sauf le transport en commun. Ce qui fait qu’aujourd’hui, pour faire le travail qui me rend fidèle à mon bonheur, je dois me taper deux heures d’ autobus-métro, juste pour l’aller. On a beau dire qu’il faut voir la moitié pleine du verre, que ce n’est pas deux heures de transport mais plutôt deux heures de lecture, en y réfléchissant bien, je crois que je serais aussi capable de lire dans mon salon.
Bref, j’arrive à la librairie, avec en mains le café promis de tous les jours. Je me permets de chialer un peu sur le dos de ma fatigue pendant que j’ouvre le magasin, en sachant qu’il y aura bien un client ou un livre qui finira par me remettre un sourire au visage. Je décolle les auvents de leur sommeil, qui grincent un peu pour se plaindre avec moi, tout en boucanant la dernière cigarette avant neuf heures. Tout se passe pratiquement dans le silence jusqu’à ce que le premier client entre dans la librairie.
Je n’ai pas encore vu son visage que son odeur a la franchise et même l’audace de me rappeler à qui j’ai à faire. Même si ça faisait longtemps qu’il n’ était pas venu faire son tour, l’odeur de la bière et du sommeil, ça marque son homme. Le gentil robineux, encore saoul de sa brosse de la veille, me pose alors l’éternelle question, telle une bonne vieille habitude.
- S’cuse moé mon vieux, t’aurais pas cinquante cennes, y faudrait vraiment que je fasse un appel.
Ah! ce fameux appel qu’il doit faire à tous les matins, je l’avais presque oublié. De fil en aiguille, on se met à parler de ce téléphone important et de sa femme d’il y a longtemps qu’il n’arrêtera jamais d’aimer, au moins autant qu’il la hait. Quelques discours sans queue ni tête pendant que le plancher semble être une planche de surf sous ses pieds. Je donne son argent, quelques cigarettes et une bonne tape sur l’épaule. Après m’avoir dit que j’étais maintenant son meilleur ami, il divague, comme un avion sans trajectoire, vers un des coins de la librairie. Il se met, aussi impudique que notre nouvelle amitié, à arroser le tapis de sa vessie, semblerait-il trop pleine. Et comme si de rien n’était, il retourne dehors quémander un peu d’argent pour un appel important.
Même si je dois me farcir un peu de ménage, c’est en souriant que je me rappelle qu’on en a tous, des matins comme ça.
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